Magazine « Meet le Mag » du mois d' Octobre 2020

INTERVIEW PAR DELPHINE BAUER

” Le pinceau devance ma pensée “
Elle a découvert la peinture sur le tard et ce fut une
révélation. Depuis presque dix ans, Laure Brissaud libère
son imaginaire sur la toile, en une explosion de couleurs
qui rappelle la peinture haïtienne du mouvement Saint
Soleil, une anarchie des formes à la Basquiat ou encore les
contours appuyés des regards à la Van Dongen.
Véritable hymne à la nature, ses toiles posent un oeil sans
concession sur notre société de consommation, destructrice
et individualiste. Mais elles sonnent aussi comme un espoir.
Rencontre avec une artiste entière et engagée.

DELPHINE BAUER

De quand date votre découverte de la peinture ?
Ce fut tardif et inatt endu. Suite à un rachat, j’ai été
licenciée de l’industrie pharmaceutique et passablement
chamboulée par la situation. J’ai alors repris des études
pour me former au coaching. Cela m’a aidée sur le
plan personnel, mais professionnellement, je peinais à
retrouver un emploi car c’était la crise.
Parallèlement, à cett e période, j’avais les mains qui me
gratt aient, litt éralement. Un jour, lors d’une balade avec
mon chien, je croise un sculpteur, devenu depuis un
ami. Il me conseille d’essayer la sculpture.

C’est vrai qu’un an auparavant, j’avais été modèle
pour un atelier de sculpture et peinture à Toulouse,
mais je n’avais pas eu envie de passer de l’autre côté
de la barrière. Alors je m’y mets, mais je réalise très
vite que je n’aime pas la sensation de la terre sur mes
mains quand elles sèchent. Encore elles ! Et il n’y avait
que peu de couleurs disponibles, à part le marron, le
bronze ou le vert foncé. Je me dis que je vais essayer de
dessiner… Et là, incroyable, mon premier dessin prend
la forme de Chronoé !

Qui est justement ce personnage de Chronoé, qui
revient dans vos toutes premières œuvres ?
Depuis toute jeune j’écris, surtout des contes
imaginaires. Et alors que je commence à peindre, je
constate que mes dessins deviennent en réalité une série
de portraits de personnages issus d’un même monde,
comme si je « crachais » tout un univers intérieur.
Chronoé en est la figure de proue. Dans cet univers,
cette jeune femme évolue dans une ville imaginaire
dont la caractéristique est que ses habitants sont
authentiques. J’en ponds une cinquantaine. Je suis
plutôt contente de moi. Je commence à les montrer et
mes interlocuteurs aiment ! Certains me demandent
combien je les vends. Incroyable. Pour moi, associer
littérature à l’art pictural a donné un sens encore plus
fort à l’univers de Chronoé. J’ai d’ailleurs présenté le
concours Arts et Lettres de France, qui m’a valu une
reconnaissance littéraire en 2013, pour le livre Copié-
Collé à Carillon-Cité.

Les choses ont donc décollé assez rapidement en
tant qu’artiste ?
Cela dépend de quel point de vue. Mon trait est gauche
et maladroit, mais c’est mon style.

Certains n’aiment pas et d’autres m’ont très vite
soutenue en me faisant prendre conscience que j’avais
un vrai univers, un style très personnel. Dès 2012, j’ai
ma première exposition. J’ai ensuite collaboré avec une
galerie toulousaine pendant deux ans. Je me rappelle
le moment où je leur ai montré mes œuvres : j’avais
étalé mes toiles au sol et il régnait un grand silence.
Avant que le galeriste ne me dise : « C’est excellent ce
que vous faites ! Nous allons travailler ensemble. » J’en
ai pleuré de joie. Je commençais à me faire une petite
place dans le monde de l’art figuratif libre et j’étais
vendue au côté des grands de ce mouvement.

Votre utilisation des couleurs est explosive.
Comment l’expliquer ?
C’est sans doute parce que petite, j’ai baigné dans
un monde de couleurs, puisque mes grands-parents
étaient des soyeux de Lyon et que les foulards étaient
composés de nombreuses couleurs. D’autre part, la
couleur m’évoque la vie, le dynamisme, la joie et ce
sont des choses importantes pour moi.
Mais depuis l’enfance, je n’avais jamais retouché un
pinceau, sauf il y a douze ans à l’occasion d’un cours
dans un atelier de peinture au bord de la mer. Je n’avais
rien ressenti de particulier à ce moment-là sauf que cela
avait été un moment agréable. Mais quand j’ai vraiment
commencé à peindre en 2011, mes mains ont cessé de
gratter [rires].

Dans quel état d’esprit êtes-vous quand vous
peignez ?
Je ne peins jamais quand je suis mal, car mon objectif
est de transmettre de bonnes énergies. Avec la toile,
j’entretiens une relation comparable à une histoire
d’amour dans le sens où il y a des échanges entre la
toile et moi qui me permettent de créer et de composer
le tableau. Elle me parle et je sais naturellement à quel
endroit je dois mettre du bleu ou du jaune comme une
partition en musique et cela m’échappe complètement.
Mon pinceau glisse instinctivement sur la toile et ce
n’est qu’à la fi n du tableau que je découvre mon travail.
C’est assez difficile à expliquer. Je peins souvent en
musique, ce sont des voyages intérieurs à chaque
fois et il est vrai que mes peintures me remplissent
littéralement.

J’ai un rapport instinctif et nécessaire à elles car elles
me permettent de m’exprimer sur mes valeurs, mes
rêves, ma créativité, voire l’association de tous ces
éléments. C’est le cas dans l’univers de La Tribu des
Amazones gouttes d’eau, qui est une véritable légende
mi-imaginée, mi-vraie. Je ne peins sur des grandes
toiles que depuis 2015 car cela ajoute de la difficulté
mais j’avoue qu’à ce jour je préfère faire de grands
formats. Dès le départ, ce travail de construction
graphique s’est fait spontanément et je pense
qu’il est lié à mon expérience photo longue de plusieurs
décennies. Je me suis fait « l’oeil » comme on dit et
cela me rend énormément service dans la disposition
de mes toiles car dès le départ je les visualise. Mon
pinceau devance souvent ma pensée.

Vos Amazones gouttes d’eau sont des figures
féminines puissantes, proches de la nature, des
guerrières, des ” femmes saturées du monde
moderne très orienté vers l’individualisme et
l’ultra-consommation “, comme vous l’expliquez
sur votre site.
Quel rapport entretenez-vous avec elles ?
Mes Amazones, ce sont mes filles ! Elles sont un don du
Ciel. Elles sont nées à un moment où je ne pensais pas
du tout les « recevoir » [sourires]. Elles sont arrivées
toutes seules. Je dis souvent que j’ai treize filles, mes
deux chiennes, ma Chronoé et mes dix Amazones (une
tribu de femmes conquérantes qui se donnent comme
mission d’apporter de l’humanité et de la vérité dans
ce monde controversé). Elles souhaitent un nouveau
monde avec des valeurs plus fondamentales telles que
l’amour et le vivre ensemble sans ultra-consommer.

Vous entretenez un lien très fort avec la nature et l’environnement?
Oui, c’est ma façon à moi de m’engager. Ce que nous
traversons actuellement, la crise du coronavirus, est
le résultat d’une course effrénée à l’argent et d’une
destruction de plus en plus importante de la planète,
l’Amazonie, par exemple. Nous ne récoltons que ce
que nous avons semé et j’espère que cette crise du
coronavirus pourra nous permettre de considérer la
nature comme un membre de notre famille qu’il faut
choyer et protéger.
On se croit supérieur à la nature et cette crise sanitaire
nous montre justement l’inverse. J’espère très
sincèrement que la majorité de l’humanité prendra
conscience qu’il faut envisager un demain différent,
respectueux des espèces menacées et un monde
recentré sur des valeurs fondamentales même s’il faut
continuer à avancer et évoluer. Il nous faut trouver un
juste équilibre qui permette de tous nous envisager
dans un tout « animaux-humains-planète ». C’est ce
que j’essaie de montrer avec mes Amazones gouttes
d’eau, où dans leur nouveau monde, elles vivent en
harmonie avec la nature qui les dote de super pouvoirs.
Comme mes héroïnes, j’ai le tempérament d’une
guerrière, j’aime aller jusqu’au bout du combat et le
remporter, mais mon talon d’Achille, c’est que je suis
trop sensible.

Que change le confinement pour vous ? Peignez vous
plus ?
Moi, je suis confinée par choix ! En effet, même avant
le confinement, j’avais mis en place un mode de vie
solitaire. Tous les dimanches, je m’enferme, je coupe
le téléphone, et je peins du matin au soir. Ce sont mes
moments, même s’ils sont fatigants. Quand j’en sors, je
suis lessivée car j’ai tout donné, mais heureuse et c’est
ça l’essentiel.

Quand on est artiste, comment crée-t-on ?
Cette une question difficile car chaque artiste a sa propre démarche artistique. En ce qui me concerne, je suis une éponge. Je capte tout ce qui se passe autour de moi. Je m’instruis beaucoup, les sujets sociétaux, scientifiques et environnementaux m’intéressent
énormément, j’enregistre toute cette matière et je la laisse me travailler, à l’intérieur de moi. Mes émotions
sont enfermées dans mon thorax et à un moment donné que je ne connais pas, je sens que je dois les
poser sur une toile. C’est comme si je préparais un plat et que d’un coup je
savais que c’était le moment d’arrêter la cuisson. Je ne connais pas systématiquement
ce que je vais peindre mais je sais le message que je souhaite passer
généralement, Au fur et à mesure que la toile prend forme, je me fonds dans
mon pinceau et ne deviens qu’une main qui glisse d’un bout à l’autre de
la toile. C’est alors un corps à corps avec le tableau et plus rien n’existe
autour de moi. J’ai eu la chance de trouver un univers dès que j’ai
commencé à peindre et aujourd’hui, avec du recul, je pense qu’il était en
moi depuis longtemps en « mode silencieux ». Mes défauts, j’en fais des
qualités et je les assume malgré mes détracteurs. Mes peintures plaisent
ou non mais ce qui est certain c’est que j’ai un public, et depuis de
nombreuses années maintenant, et cela me remplit de bonheur.

Quel processus créatif est le vôtre ?
Le processus créatif ou démarche artistique est différent
d’un artiste à l’autre. Chaque toile nécessite un temps
différent de travail. Il n’y a pas de règle, tout se passe
en fonction de l’intensité de mes émotions intérieures
et de mon espace-temps. Mais il me faut au moins dix
heures devant moi pour poser le décor, l’équivalent de
l’architecture de la toile.
Mes quarante ans de photo m’ont clairement aidée à
composer mes tableaux. Puis, je poursuis vers les autres
étapes : le « coloriage », l’incarnation de la toile, les
détails, les liens entre les personnages, la montée en
puissance du message que je souhaite transmettre et
l’harmonie dans ma composition. J’utilise surtout
de l’acrylique mais aussi récemment le pastel gras et
j’aime ajouter de la matière et créer du relief. Plus je
peins, plus je découvre de nouvelles techniques. Et plus
je libère mon univers intérieur et le magnifie, enfin
j’espère [rires] !
Comment se traduit votre attachement à certaines
grandes causes ?
Depuis toujours je suis touchée par le sujet de la
maltraitance animale, de la disparition de certaines
espèces, du réchauffement climatique, etc. Ma dernière
série de toiles évoque justement ces sujets de manière
symbolique, en vue de sensibiliser les gens.
Le développement durable compte aussi beaucoup à mes
yeux, c’est ce qui me relie à Chronoé et aux Amazones
gouttes d’eau, avec cette référence à la légende antique,
la protection de la nature, de la faune sauvage… Pour
moi, tout est vivant. Je parle à mes plantes, j’ai un
rapport très particulier à la nature. J’aime les espaces,
les déserts, la banquise, c’est la liberté. Dans la peinture
aussi, j’ai trouvé cette liberté.
Je m’inscris également dans une démarche de
transmission, familiale et universelle. À mes yeux, le
peintre est là pour parler des choses de son temps et il se
doit de sensibiliser son public sur ce qui le touche dans
le monde où il vit et ce sont souvent malheureusement
des sujets douloureux. Moi, j’ai choisi de les mixer à
des récits imaginaires positifs, car je suis profondément
optimiste et enjouée de nature.

Vous avez aussi animé des ateliers destinés à
des collégiens de Toulouse. En quoi cela est-il
important ?
L’imaginaire comme je vous le disais est pour moi une
des clés de la vie. Il nous sert pour nous évader. Il me
semble qu’il est important de libérer les individus du
formatage que la société moderne impose. Quand j’ai
créé ces ateliers éco-citoyens pour une association
toulousaine en 2017, c’était l’idée que j’avais en tête.
Essayer de transmettre aux élèves une envie de se
créer leur propre univers. L’utilisation de l’univers de
Chronoé, qui vit à Carillon-Cité, où les habitants sont
sincères et authentiques, m’a permis d’illustrer et de
créer un modèle pour accompagner ces collégiens. Ils
devaient imaginer la ville de leur rêve en intégrant
cinq contraintes liées au développement durable et une
mission d’interaction culturelle également avec des
individus de différentes origines. Ils ont eu de super
idées, comme une ville-livre, une ville sans humains,
car ils détruisent la nature. Je leur apprenais à créer
leur propre monde et à se connecter à eux-mêmes.
Le message, c’était de réveiller leur inconscient, leur
imaginaire, pour mobiliser leurs ressources, dans ce
monde qui ne nous correspond pas forcément, et de
pouvoir s’y réfugier quand il faudrait faire face à des
difficultés.